Résilience de l’IA : pourquoi elle compte plus pour le BCG que la souveraineté technologique
Le concept de souveraineté technologique continue souvent de coïncider avec l’idée de contrôle direct des infrastructures, des modèles, des données et des capacités de calcul. Le nouveau rapport du Boston Consulting Group déplace cependant le centre de gravité du débat : pour la plupart des pays, le véritable problème est de pouvoir utiliser l’IA de manière fiable, sûre et à grande échelle au sein de l’économie réelle.
Le BCG part d’un postulat économique précis. Le Fonds monétaire international estime que l’adoption réussie de l’IA pourrait contribuer jusqu’à 4 % au PIB mondial au cours de la prochaine décennie, soit une valeur de près de 4 700 milliards de dollars.
Selon le rapport, cette valeur n’est pas concentrée là où la technologie est conçue, mais là où elle entre dans les processus de production, les services et les administrations. C’est ici que se mesure l’avantage concurrentiel.
Parce que la pleine souveraineté reste hors de portée
Le rapport note que de nombreuses stratégies nationales ont tenté de s’attaquer à une seule couche de la pile d’IA, de la puissance de calcul aux modèles linguistiques en passant par la fabrication de puces. Le problème, selon le BCG, est que cette approche nécessite une masse critique de capitaux, de compétences et de continuité industrielle que seules quelques puissances peuvent maintenir dans le temps.
Même dans ces cas, il reste le risque d’investissements très élevés voués à perdre rapidement de la valeur si le paradigme technologique change.
Le BCG cite un exemple très clair en matière de calcul. Le programme IndiaAI a atteint environ 62 000 GPU, tandis que Microsoft à lui seul en a acheté environ 485 000 en 2024. Il ne s’agit pas, pour le BCG, de diminuer le poids des initiatives publiques, mais de montrer l’ampleur de l’écart d’échelle par rapport aux opérateurs privés mondiaux.
Thèse du BCG : la résilience compte
C’est de là que vient le changement de perspective proposé par le BCG. Plutôt que de rechercher une souveraineté totale et autosuffisante, les pays devraient se concentrer sur la résilience, c’est-à-dire la capacité d’utiliser, d’adapter et de gouverner l’IA au niveau national, en réduisant au minimum les dépendances critiques.
Dans le commentaire publié par BCG Italia, Roberto Ventura, directeur général et associé, souligne que pour la majorité des économies, l’autosuffisance totale reste une illusion, tandis que l’avantage économique se construit en mettant les entreprises et les institutions en mesure d’adopter l’IA en permanence.
La logique est simple : le contrôle absolu de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement n’est pas le seul moyen de maintenir des marges d’autonomie. Pour le BCG, il existe une voie plus pragmatique, celle de capacités locales suffisantes, de règles claires, d’outils de vérification, d’incitations à l’adoption et de partenariats sélectifs.
Le cas européen et le poids des investissements
L’Europe occupe une place centrale dans le raisonnement du BCG. Selon l’entreprise, le continent a été le plus grand bénéficiaire mondial d’investissements internationaux dans l’IA, avec plus de 120 milliards de dollars entre 2024 et 2025. Pour Ventura, cela montre que la résilience ne naît pas de l’isolement, mais de la capacité à renforcer les capacités internes tout en se positionnant stratégiquement dans les chaînes de valeur mondiales.
De ce point de vue, le BCG interprète favorablement l’expérience d’EuroHPC. Des systèmes comme LUMI en Finlande et Leonardo en Italie ne rivalisent pas avec les hyperscalers en termes d’élasticité commerciale, mais mettent la puissance de calcul à la disposition de la recherche, des PME et des entités publiques.
Pour le rapport, ils représentent un exemple concret de capacité partagée et immédiatement utilisable, bien plus utile que des dispositifs restés essentiellement symboliques au niveau de la gouvernance.
Les quatre leviers pour faire de l’IA un avantage
Le BCG identifie quatre leviers pour faire de l’IA un avantage.
- Les infrastructures. L’objectif n’est pas de dupliquer de grands cloud mondiaux, mais de garantir que les charges de travail les plus sensibles puissent s’exécuter localement, dans le respect des réglementations nationales et à des coûts prévisibles.
Le rapport donne une nouvelle fois l’exemple de l’Inde, où des politiques telles que la localisation des données ont créé une demande interne et encouragé l’arrivée de nouveaux investissements dans la capacité de calcul et les centres de données.
2. Confiance et valeurs. Pour le BCG, la diffusion de l’IA s’accélère lorsqu’il existe des normes claires, des outils de test et des modèles plus étroitement alignés sur la langue, les normes et les contextes locaux. Le cas de Singapour, avec le cadre de gouvernance et la boîte à outils AI Verify, est indiqué comme un exemple de confiance rendue opérationnelle et pas seulement théorique.
3. La question. Le rapport insiste sur un point souvent négligé : la disponibilité des outils ne suffit pas à produire une adoption. Dans de nombreux systèmes économiques, les entreprises reportent leurs investissements si les coûts initiaux semblent élevés ou si le rendement reste incertain. C’est pourquoi le BCG appelle à des politiques publiques qui réduisent le premier obstacle à l’adoption, comme le programme brésilien de 4,3 milliards de dollars, qui alloue environ 65 % des ressources à l’innovation et à la formation des entreprises, ou les bons d’achat sud-coréens pour les PME.
4. Partenariat et diversification. Aucun pays, note le BCG, ne peut éliminer complètement les interdépendances de l’IA. Cependant, il peut mieux les planifier. Le rapport mentionne le Japon, qui vise à consolider les nœuds stratégiques dans les pays partenaires, et rappelle également l’accord entre l’Espagne et IBM comme exemple de combinaison de capacité mondiale et de contrôle local sur la conformité, la langue et la pertinence d’utilisation.
Une géographie de l’IA de plus en plus interconnectée
La thèse de la résilience s’inscrit dans une transformation plus large. Le BCG rapporte qu’entre 2016 et 2025, les investissements directs étrangers liés à l’IA ont été multipliés par environ 200, tandis que le nombre de projets annuels a été multiplié par environ 20. Autrement dit, la supply chain de l’IA apparaît de plus en plus internationale, distribuée et connectée. Dans ce scénario, la capacité de gouverner l’interdépendance vaut plus que la prétention de l’annuler.
Pour la plupart des pays, la forme de contrôle la plus utile ne coïncide pas avec la propriété de chaque composant technologique, mais avec la possibilité d’utiliser l’IA de manière stable, conforme et continue dans le cadre de leurs propres règles. C’est sur ce terrain, selon le BCG, que se joue aujourd’hui la compétitivité.
